dimanche 30 juin 2013

La Curée de Zola - Les Rougon-Macquart, tome 2

La Curée de Zola - Les Rougon-Macquart, tome 2

 

Lecture commune : La Curée organisée par nadou_971 

Fiche détaillée

 Auteur > Emile Zola
Editeur > Le Grand Livre du mois
Collection > Les trésors de la littérature
Série > Les Rougon-Macquart, tome 2
Genre > classique, roman naturaliste
Date de parution > 1871 dans l'édition originale, 1999 dans la présente édition
Nombre de pages > 264 (589)

La fortune des Rougon de Zola - Les Rougon-Macquart, tome 1
(sources : Evene, Bac de français & L'internaute)

 Zola

Né en 1840, après une scolarité moyenne et trois ans de galère, Emile Zola trouve un emploi dans une librairie grâce auquel il rencontre nombre d'écrivains et se lance dans le journalisme. Mais depuis son adolescence il n'a cessé d'écrire et, en 1867, sort son premier roman, Thérèse Raquin. C'est grâce au cycle romanesque des Rougon-Macquart, grande fresque sociale et familiale, qu'il obtient le succès et le confort matériel. La fin de sa vie est marquée par son engagement républicain et par sa lutte pour la justice. Il a en effet soutenu le Capitaine Dreyfus, victime d'un complot antisémite ; en témoigne l'article célèbre publié dans l'AuroreJ'accuse !. Condamné à un an d’emprisonnement et à 3 000 francs d’amende, il doit quitter la France le 18 juillet 1898. A son retour, en 1899, injurié, radié de l’ordre de la Légion d’honneur, abandonné par une grande partie de ses lecteurs, il meurt asphyxié par le poêle de son bureau en 1902. Une foule rendit hommage pendant ses obsèques à celui qui avait osé mettre en jeu sa notoriété au nom de la morale; parmi eux des mineurs venus spécialement du nord .Grand observateur du sujet humain, Zola développe dans ses romans une analyse "naturaliste" de ses personnages. Citons parmi ses romans les plus connus, L'Assommoir, Nana ou Germinal.

quatrieme de couverture
(source : éditions Pocket)

Aristide Saccard est le spéculateur véreux par excellence, l'enrichi impudent né des bouleversements du Baron Haussmann, lancé à la curée du Paris du second Empire. Renée, sa femme, est la parvenue dans toute sa splendeur, affolée de luxe, protectrice et amante de son gendre Maxime, incarnation du vice. Le mari ferme les yeux... un scandale peut toujours s'avérer bon à monnayer.
Le second volet des terribles « Rougon-Macquart » est le roman-reportage de « l'or et de la chair » selon Zola, que la justice menaçait alors d'interdiction pour pornographie.

première phrase

"Au retour, dans l'encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas."

avis personnel

 Publié la même année que la Fortune des Rougon, en 1871, ce deuxième volume s'attache à suivre la destinée d'Aristide Rougon, le fils de Pierre et Félicité, et à travers lui décrit le monde de la spéculation et des parvenus. Le titre est une métaphore liée à la vénerie particulièrement violente puisque la curée désigne la portion de la bête donnée aux chiens après la mise à mort pour dominer cette meute et symbolise l'avidité féroce dont font preuve Aristide et ses complices pour démembrer les vieux quartiers de Paris.

Une famille de parvenus :

 La Curée de Zola - Les Rougon-Macquart, tome 2

A la fin du 1er tome, nous avions laissé Aristide à Plassans où il s'était rallié au dernier moment au coup d'Etat de Louis-Napoléon et où il avait assisté à l'exécution sommaire de son jeune cousin Silvère sans intervenir.
Ici, nous le retrouvons en 1852, quelques mois après le coup d'Etat, à Paris où il est monté avec sa femme Angèle et leur petite fille Clotilde dans l'espoir de faire fortune. Leur fils Maxime est resté au collège de Plassans.
Son frère Eugène lui trouve une place de commissaire voyer adjoint à l'Hôtel de Ville, poste qu'Aristide trouve d'abord inadapté à ses ambitions mais qui va se révéler très utile par la suite en lui donnant accès aux dossiers de réaménagement de Paris.
Il change son nom en celui de Saccard dans le but de ne pas compromettre son ministre de frère. "Il y a de l'argent dans ce nom-là; on dirait que l'on compte des pièces de cent sous", se vante Aristide. "Un nom à aller au bagne ou à gagner des millions ", lui réplique moqueusement son frère Eugène (page 360).

La Curée de Zola - Les Rougon-Macquart, tome 2
Aristide et Angèle dans un restaurant de la
butte Montmartre


Mais Aristide rencontre un problème de taille : les fonds nécessaires pour lancer sa première spéculation.
Sa femme meurt opportunément, lui permettant, sur l'entremise de sa soeur Sidonie, d'épouser Renée Béraud Du Châtel, fille d'un magistrat mais enceinte de trois mois à la suite d'un viol et que sa tante dote de 200 000 francs ainsi que d'une propriété d'égale valeur pour la sauver du déshonneur.
Fort de l'argent de sa femme, qu'il dépouille progressivement, Aristide se lance dans une spéculation outrancière.

Le règne des apparences :

Grâce à ses premiers succès, Aristide fait bâtir un hôtel particulier au parc Monceau, "sur un terrain volé à la Ville" (page 429). Zola dépeint longuement cette demeure, de l'intérieur comme de l'extérieur : Saccard étale sa richesse avec une profusion de parvenu, de manière très ostentatoire frôlant parfois le mauvais goût.

De même, il pousse sa femme Renée dans des dépenses vestimentaires folles, lui achète des bijoux coûteux alors même qu'il connaît de graves problèmes d'argent, l'important pour lui étant de donner l'illusion de la richesse. D'ailleurs, sa fortune n'est bâtie sur rien de solide, sur aucun capital mais dépend entièrement de ses talents d'équilibriste et de prestidigitateur, la ruine menaçant constamment de l'engloutir.

On se montre en fin d'après-midi lors de promenades en voiture au bois de Boulogne qui ressemblent davantage à une parade narcissique où l'on s'observe et se jauge.

La Curée de Zola - Les Rougon-Macquart, tome 2
Retour d'une promenade au bois de Boulogne

C'est d'ailleurs dans ce souci des apparences qu'Eugène, alors ministre, réduit au maximum ses apparitions auprès de son frère, qu'un scandale menace sans cesse d'éclabousser.

Le poids de l'hérédité :

Zola continue son exploration naturaliste.
Aristide, par les lois de l'héridité, est soumis à "cet appétit d'argent, ce besoin de l'intrigue qui caractérisait la famille" Rougon, et  qu'il partage avec sa soeur Sidonie (page 368). Mais le frère et la soeur les expriment de manière différente.
Alors que Sidonie, aussi intelligente qu'Aristide, trempant également dans des affaires louches, se montre effacée et discrète dans son rôle de courtière et d'entremetteuse, Aristide ne se sent pleinement heureux qu'en montant des combinaisons compliquées où lui-même se perd. Il adore manipuler les gens qu'il dupe, "rouler les autres dans la farine" autant, si ce n'est plus, qu'amasser une immense fortune !
Le milieu dans lequel il évolue conditionne également son caractère : c'est celui des spéculateurs immobiliers et des agioteurs qui répondent à son besoin "de brasser des millions" !

Quant à Maxime, le fils qu'Aristide appelle près de lui lorsqu'il a treize ans, il possède les mêmes appétits de jouissance et d'argent que son père mais il a hérité de la mollesse de sa mère si bien que ce mélange donne naissance à un être lâche et inconsistant, incapable d'assumer ses actes, dépendant sur le plan financier entièrement de son père. D'ailleurs, il se soumet aux décisions des autres : celle de son père qui lui arrange un mariage avec Louise de Mareuil, celle de sa belle-mère qui lui impose son désir amoureux.

Une société décadente :

Une impression de flou et de confusion se dégage de cette société, tant au niveau des relations familiales que des barrières sociales, politiques, vestimentaires ou sexuelles.

Une grande liberté règne au sein de l'hôtel Saccard. Le père, le fils et la belle-mère font plus figure de co-locataires que membres d'une même famille. Aristide est un mari et un père absent : lui et sa femme ne partagent aucune intimité conjugale et se livrent chacun de leur côté à une vie d'adultères et de jouissances sans que cela ne les dérange; à aucun moment, Aristide n'éduque son fils, jeune homme égoïste, indifférent et déjà blasé, qui mène la vie de la jeunesse dorée, faite de luxe et de débauches; d'ailleurs, il arrive au père et au fils de partager les mêmes maîtresses.

Sur le plan politique, Zola dénonce la collusion entre les milieux d'affaires et les hommes politiques qui se laissent corrompre pour un enrichissement personnel ou une place de député.

Socialement, "les mêmes financiers, les mêmes politiques, les mêmes viveurs" fréquentent les mêmes lieux, soupers mondains ou endroits tendancieux à la mode. Hommes politiques se mêlent aux hommes d'affaires véreux, femmes du monde se confondent avec les demi-mondaines.

La Curée de Zola - Les Rougon-Macquart, tome 2
Soirée chez les Saccard

Les frontières s'effacent entre hommes et femmes.
Renée (dont le prénom est mixte) porte le binocle, adopte un comportement masculin avec ses amants qu'elle domine de sa volonté.
Maxime est un androgyne qui a grandi dans les jupons des femmes (qui aiment le déguiser en femme) et qui se fait entretenir par son père et sa belle-mère.
Suzanne Haffner et Adeline d'Espanet entretiennent des relations saphiques.

La Curée de Zola - Les Rougon-Macquart, tome 2
Spectacle de Narcisse


Tous ces personnages représentant la haute société s'adonnent à la débauche ou profitent du régime en contradiction avec le nouvel ordre moral affiché par le second empire.

La nouvelle Phèdre :

Renée, qui possède tout, s'ennuie dans la vie et voudrait autre chose.

La Curée de Zola - Les Rougon-Macquart, tome 2
Essayage avec le grand couturier Worms

Elle s'étourdit dans un tourbillon superficiel de plaisirs et cherche par tous les moyens à pimenter sa vie (en ayant une aventure avec un inconnu rencontré dans la rue, en se rendant à un bal donné par une demi-mondaine).
"Tu n'as jamais fait le rêve, toi, d'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime ?" lui demande un jour Maxime par boutade (page 326).
Or, cette idée chemine lentement dans son esprit jusqu'à ce qu'elle décide de commettre l'inceste avec Maxime, seule sensation capable de l'arracher au néant de son existence.
Ce désir germe pour la première fois dans la serre où Renée aime se réfugier : Zola dépeint plusieurs fois cette serre (pour laquelle il s'inspire de la grande serre du Jardin des plantes) en insistant sur les parfums voluptueux qu'elle distille, imprégnant Renée de sa moiteur vénéneuse et malsaine. C'est également là que les deux amants prennent le plus de plaisir à consommer leur union incestueuse.
Contrairement à la Phèdre de la mythologie, Renée n'ira pas jusqu'au suicide (même si on peut penser qu'elle commet un suicide social en multipliant les excentricités et en s'adonnant à la passion du jeu), peut-être parce qu'elle n'éprouve pas de remords de son inceste, ou alors seulement par intermittence.

Pour conclure, une lecture fascinante du monde de la haute bourgeoisie et des ressorts de la spéculation et des expropriations, même si l'on n'éprouve aucune empathie pour les personnages. Zola brosse une peinture sans concession de la déchéance physique et morale des riches parvenus. Et comme d'habitude, ses descriptions ont une puissance évocatrice non dénuée de poésie et ressemblant parfois à des tableaux impressionnistes...

Appréciation :

note : coup de coeur

Mes autres avis sur la saga : tome 1 ♦ tome 3

Crédits images : édition Fasquelle de 1906

extrait

 page 429 :
"Cependant la fortune des Saccard semblait à son apogée. Elle brûlait Paris comme un feu de joie colossal. C'était l'heure où la curée ardente emplit un coin de forêt de l'aboiement des chiens, du claquement des fouets, du flamboiement des torches. Les appétits lâchés se contentaient enfin, dans l'impudence du triomphe, au bruit des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La ville n'était plus qu'une grande débauche de millions et de femmes. Le vice, venu de haut, coulait dans les ruisseaux, s'étalait dans les bassins, remontait dans les jets d'eau des jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine et pénétrante. Et il semblait, la nuit, lorsqu'on passait les ponts, que la Seine charriait, au milieu de la ville endormie, les ordures de la cité, miettes tombées de la table, noeuds de dentelle laissés sur les divans, chevelures oubliées dans les fiacres, billets de banque glissés des corsages, tout ce que la brutalité du désir et le contentement immédiat de l'instinct jette à la rue, après l'avoir brisé et souillé. Alors, dans le sommeil fiévreux de Paris, et mieux encore que dans sa quête haletante du grand jour, on sentait le détraquement cérébral, le cauchemar doré et voluptueux d'une ville folle de son or et de sa chair."

divers

Lecture commune

Lecture commune organisée par Nadou_971.
D'autres billets : Nadou_971 ♦ Elsinka ♦ Aaliz ♦ Lavinia ♦ Pampoune ♦ Anassete ♦ Bibliophile ♦  J.a.e_Lou ♦

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La pourpre et l'or - Murena T1 - de Dufaux et Delaby

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La pourpre et l'or - Murena T1 - de Dufaux et Delaby

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vendredi 28 juin 2013

mardi 25 juin 2013

La 99ème page ... du mardi 25 juin 2013

La 99ème page du mardi 11 décembre...

"Tel un kaléidscope qui aurait reflété les couleurs changeantes des différentes saisons, la végétation qui poussait au bord de la rivière avait enrichi sa palette de toutes les teintes automnales : au vert sombre des pins et des sapins s'ajoutaient maintenant des ors lumineux, des bruns, quelques touches de jaune pâle et de rouge feu. Sans ce brillant échantillonnage de couleurs qui tranchait sur le beige monotone des steppes, on se serait cru au coeur de l'été, car il faisait encore très chaud dans la vallée protégée du vent par les falaises. Mais ce n'était qu'une illusion : l'hiver n'était pas loin."

La 99ème page ... du mardi 25 juin 2013

Ma chronique

vendredi 21 juin 2013

Le Juste Milieu d'Annabel Lyon - Aristote, tome 1

Le juste milieu d'Annabel Lyon

Merci à

Livraddict

et aux éditions

Le juste milieu d'Annabel Lyon

pour ce partenariat !

 

Fiche détaillée

 Auteur > Annabel Lyon
Editeur > Folio
Genre > Roman historique
Date de parution > 2009, 2011 en France, 2013 dans la présente édition
Titre original > The Golden Mean
Nombre de pages > 400
Traduction > de l'anglais par David Fauquemberg

 auteur
(source : éditions alto)

 Annabel Lyon
Née à Brampton en Ontario, Annabel Lyon a fait des études de musique, de philosophie et de droit avant de publier deux recueils de nouvelles, Oxygen et The Best Thing for You, qui ont connu un grand succès au Canada. Paru dans plus d’une quinzaine de pays, Le juste milieu (The Golden Mean), son premier roman, a remporté le prix Rogers Writers’ Trust et a été finaliste au prix Scotiabank Giller et au Prix littéraire du Gouverneur général. Elle vit en Colombie- Britannique avec son mari et ses deux enfants.
  Annabel Lyon travaille actuellement sur une suite.   

 

quatrieme de couverture

Aristote était un être de chair et de sang, et Alexandre le Grand, un adolescent plein de doutes et d'arrogance. Lorsqu'en 342 avant Jésus-Christ le philosophe devient précepteur du futur roi de Macédoine, la relation qui s'établit est aussi enrichissante pour l'un que pour l'autre. Par ses démonstrations sur une table de dissection, comme par ses réflexions éthiques et métaphysiques, Aristote transmet à son élève la notion de «juste milieu», point d'équilibre entre deux extrêmes. De son côté, le fougueux Alexandre offre de nouvelles perspectives à son maître peu aventureux.

Des cahutes enfumées aux chambres du palais, Annabel Lyon lève le voile sur deux hommes qui ont transformé le monde. Elle explore avec finesse et jubilation des thèmes aussi universels que la transmission du savoir, les conflits de génération, les jeux de pouvoir.

première phrase

"La pluie s'abat en cordes noires, cinglant mes bêtes, mes hommes et ma femme, Pythias, qui la nuit dernière était allongée sur notre couche, jambes écartées, tandis que je prenais des notes sur la bouche de son sexe, et qui pleure à présent des larmes silencieuses, au dixième jour de notre périple."

avis personnel

 Tout d'abord, merci aux éditions Folio pour l'envoi de ce livre qui me faisait très envie, passionnée d'histoire ancienne que je suis...

Concernant l'histoire, elle est racontée à la première personne par Aristote lui-même et s'attache principalement aux sept années qu'il a passées à la cour de Macédoine à transmettre son savoir à Alexandre, l'héritier de Philippe II de Macédoine. Pourtant, Alexandre n'est pas le fils aîné du roi, mais une maladie a rendu idiot son demi-frère, Philippe Arrhidée, qui vit, livré à lui-même et à la surveillance de son garde-malade, complètement exclu de la succession car lui manquent les qualités essentielles pour s'asseoir sur le trône de Macédoine : des talents guerriers et la capacité de tenir à cheval.
J'ai d'ailleurs trouvé passionnants les passages avec Arrhidée, l'approche choisie par Aristote pour apprivoiser à la fois cet élève mentalement retardé, ainsi que son garde-malade, le faire progresser malgré son handicap et les préjugés des autres.

Le Juste Milieu d'Annabel Lyon
Atrium dans une grande demeure de Pella

Nous assistons également aux leçons données à Alexandre, leçons variées touchant aussi bien à la biologie qu'à la métaphysique ou à la littérature. Car Aristote est un touche-à-tout brillant, qui passe son temps à observer tout ce qui l'entoure et à analyser chaque situation. Pourtant, il a bien du mal à discipliner la fougue de cet élève intelligent mais un brin arrogant, dont le goût pour le morbide est parfois  inquiétant. Leurs dialogues laissent deviner le destin de ce futur conquérant qui a une vision bien précise sur la position que l'on doit adopter envers les peuples vaincus, sur son désir de syncrétisme; les dispositions intellectuelles et morales qui se dessinent chez Alexandre donnent un aperçu sur l'adulte ambivalent qu'il sera. Aristote tente de surcroît de tempérer ses aspirations à la gloire en lui parlant du "juste milieu", le point d'équilibre. "Ce point, lui explique le philosophe, différera d'un homme à l'autre. Il n'existe pas de norme universelle de la vertu qui s'appliquerait à toutes les situations, tout le temps. Le contexte doit être pris en compte, la spécificité, ce qui est le mieux à tel endroit, à tel moment". (page 275-276)

Le Juste Milieu d'Annabel Lyon
Buste d'Alexandre - IIè-Ier s. av. JC - British Museum

Mais le livre ne fait pas qu'aborder l'enseignement dispensé aux deux princes. Il traite également de la complexité des rapports entre les hommes, selon leur statut social, selon leur sexe.
Tout d'abord, les relations maître/esclaves. Même si le maître éprouve un certain attachement vis-à-vis- de ses esclaves, qui font partie selon Aristote de la famille, la menace pèse toujours sur eux d'être revendu à un marchand d'esclaves, le philosophe n'hésitant d'ailleurs pas à se défaire de l'esclave favorite de sa femme qui s'est montrée trop insolente.
Concernant, les relations maître/élève, celles-ci se révèlent ambigües. Aristote méprise le précepteur que son père lui a donné adolescent, mais on ressent également chez lui une certaine fascination. De plus, une trop grande complicité peut amener un rapprochement moins innocent. Ainsi, Lysimaque crève de jalousie sur  le fait supposé qu'Aristote et Alexandre puissent être amants : "Je le baiserais volontiers. Il sent tellement bon... Vous l'avez fait, déjà ? "(page 224) le provoque-t-il pour en savoir davantage sur la nature réelle des liens qui unissent Aristote à Alexandre. Tout comme dans le flashback nous transportant à Athènes au temps de ses études à l'Académie où ses camarades jalousent Aristote et l'attirance (intellectuelle ? amoureuse ?) que Platon semble éprouver à son égard.
Les rapports entre époux sont également ambivalents, oscillant entre devoir et tendresse. Bien difficile de démêler lequel prime sur l'autre...
Pour ce qui sont des rapports princes/serviteurs, malgré le respect  qui peuvent les définir,  l'amitié véritable est impossible, car l'égalité entre eux n'existe pas.

Le Juste Milieu d'Annabel Lyon
Portrait d'Aristote d'après Lysippe - Ier ou IIè s. ap. JC - Musée du Louvre

D'une manière générale, l'auteure sait distiller à merveille  des détails réalistes sur le quotidien de ces Grecs de l'Antiquité, avec en arrière-plan les relations tendues, conflictuelles entre Philippe de Macédoine et les cités de la Grèce, nous immergeant complètement dans cette époque lointaine.

Par contre, quelques points négatifs ressortent de ma lecture.
Tout d'abord, le style d'écriture m'a un peu déroutée au début. C'est écrit à la 1ère personne du singulier et au présent de l'indicatif, dans un registre parfois familier (même si je sais à travers les pièces d'Aristophane que les Grecs pouvaient parler vulgairement ! ^^).
De plus, j'ai été un peu perdue par les dialogues où les interlocuteurs sont parfois difficilement identifiables, si bien que j'étais obligée de relire certains passages pour comprendre qui parlait !

Malgré ces toutes petites réserves, j'ai été enchantée par ma lecture qui a passé à une vitesse folle. Paradoxalement, j'y suis restée comme extérieure : cela tient sûrement à la personnalité même du personnage central, Aristote, qui paraît assez froid, obsédé par sa manie de tout observer, tout disséquer : cela donne lieu d'ailleurs à des scènes décalées, car le philosophe s'adonne à son goût de l'analyse pendant même qu'il fait l'amour avec sa femme !
Bref, un livre passionnant, où les leçons données par Aristote ne sont pas du tout rébarbatives mais au contraire vivantes et captivantes.
Je le relirai avec beaucoup de plaisir...

Appréciation :

note : 5 sur 5

Mes autres avis sur la sagatome 2

extrait

 page 192 :
"Et j'ai plissé les yeux pour cesser de voir toute la périphérie : la saleté, la maladie, les hommes privés d'art, de mathématiques et de musique civilisée, assis le soir autour du feu, marmonnant dans leur langue si laide, mangeant leur nourriture infâme, ruminant leurs idées d'animaux à jambes courtes : manger, baiser et chier. Des gens sales, serviles, barbares. Je raconte tout cela au prince, lui enseigne ce que je sais vrai sur cette terre qu'il idéalise tellement.
«Vous savez ce que je ferais, moi ?» Il s'es redressé sur un coude. «Je m'assoirais devant leurs feux, j'écouterais leur musique, je mangerais leur nourriture et je porterais leurs habits. J'irais avec leurs femmes.»
J'entends rougir sa voix, bien que je ne distingue pas son visage. «Aller avec» : quel charmant euphémisme dans la bouche d'un vigoureux garçon de Macédoine. Il aime Héphaïstion."

divers

Ma petite contribution au mois à thème organisé par AnGee Ersatz...

 La pourpre et l'or - Murena T1 - de Dufaux et Delaby

Ma 14ème participation au challenge de Lynnae - Aristote tente d'enseigner le juste milieu à Alexandre

le tour du monde en 8 ans

Ce billet est ma 7è participation au challenge d'Helran; cette escale compte pour le Canada.

Challenge "L'Odyssée grecque"

Challenge "L'Odyssée grecque" : 3/100

Rendez-vous "La 99è page"

Le juste milieu d'Annabel Lyon

 

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