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dimanche 10 mai 2015

L'architecte du sultan d'Elif Shafak

L'architecte du sultan d'Elif Shafak

 Merci à
babelio

et aux éditions  

L'architecte du sultan d'Elif Shafak

pour ce partenariat !

Fiche détaillée

  Auteur > Elif Shafak
Editeur > Flammarion
Collection > Littérature étrangère
Genre > historique
Date de parution > 2014 pour l'édition originale , 2015 pour la présente édition
Titre original > The Architect's Apprentice
Nombre de pages > 458
Traduction > de l'anglais (Turquie) par Dominique Goy-Blanquet

auteur

Elif ShafakElif Şafak, ou Elif Shafak, née le 25 octobre 1971 à Strasbourg de parents turcs, est une écrivaine turque. Femme écrivain primée et best-seller en Turquie, Şafak écrit ses romans aussi bien en turc qu'en anglais. La critique note qu’elle mêle en permanence avec talent les traditions romanesques occidentale et orientale, donnant naissance à une œuvre à la fois « locale » et universelle. Féministe engagée, cosmopolite, humaniste et profondément imprégnée par le soufisme et la culture ottomane, Şafak défie ainsi par son écriture toute forme de bigoterie et de xénophobie.
Diplômée en relations internationales de la Middle East Technical University d'Ankara, elle est aussi titulaire d'un master en genre et études féminines dont le mémoire portait sur la circulaire Compréhension des derviches hétérodoxes de l'islam. Elle a soutenu sa thèse en sciences politiques sur l'Analyse de la modernité turque à travers les discours des masculinités [titre exact : Male Gender Roles in Turkish Culture and Turkey's Modernization.]
En 1998, elle obtient pour son premier roman, Pinhan, le Prix Mevlana récompensant les œuvres littéraires mystiques en Turquie. Son second roman, Şehrin Aynaları, entremêle les mysticismes du Judaïsme et de l'Islam dans une Méditerranée historique du XVIIè siècle. Mahrem confirme par la suite le succès de Şafak, lui valant ainsi le Prix des écrivains turcs en 2000.
Son roman Bonbon Palace est un best-seller en Turquie. Elle publie ensuite Med-Cezir, un ouvrage rassemblant des essais sur le genre, la sexualité, les enfermements mentaux et la littérature.
The Saint Of Incipient Insanities est le premier roman que Şafak écrit en anglais. Elle y raconte les vies d'immigrants musulmans à Boston et visite le sentiment d'exclusion que ceux-ci peuvent ressentir aux États-Unis. Lorsqu'elle y met la touche finale en 2002, Şafak est chargée de cours au Mount Holyoke College (dans le Massachusetts) auprès de la chaire de Women's Studies.
Elle enseigne ensuite à l'université du Michigan dans la discipline “Gender and Women's Studies”. L'année suivante, elle devient professeur à temps plein au département des Études du Proche-Orient à l'université d'Arizona.
Son second roman en anglais, La bâtarde d'Istanbul, best-seller en Turquie en 2006, raconte l'histoire de deux familles, l'une turque, l'autre arménienne, à travers le regard des femmes. Le roman lui vaut d'être poursuivie en justice en vertu de l'article 301 du Code pénal turc1,2 (intitulé « Humiliation de l'identité turque, de la République, des institutions ou organes d'État »). Le procès se conclut par un non-lieu.

quatrieme de couverture

Istanbul, XVIe siècle. Le jeune Jahan débarque dans cette ville inconnue avec pour seul compagnon un magnifique éléphant blanc qu'il est chargé d'offrir au sultan Soliman le Magnifique.
En chemin, il rencontrera des courtisans trompeurs et des faux amis, des gitans, des dompteurs d'animaux ainsi que la belle et espiègle Mihrimah. Il attirera bientôt l'attention de l'architecte royal, Sinan : une rencontre fortuite qui va changer le cours de son existence.
Au cœur de l'Empire ottoman, quand Istanbul était le centre grouillant de la civilisation, L'architecte du sultan est un conte magique où l'on découvre le destin extraordinaire d'un garçon aux origines modestes qui se verra élevé au plus haut rang de la cour.

première phrase

"De tous les êtres que Dieu a créés et Shaitan dévoyés, seuls quelques-uns ont su découvrir le Centre de l'Univers - là où n'existe ni bien ni mal, ni passé ni futur, ni Moi ni Toi, ni guerre ni raison de guerroyer, seulement une mer infinie de calme."

avis personnel

Quand Babelio m'a proposé cette Masse critique, j'étais sur le point de refuser (vu que depuis mars j'ai de grosses baisses de motivation), mais la très jolie couverture et la 4è de couverture m'ont finalement fait changer d'avis, et je ne le regrette absolument pas !

Or donc, le prologue fait intervenir un vieillard, le narrateur de l'histoire, arrivé à la fin de sa vie, en 1632 en Inde, et qui se remémore ses anciens compagnons de vie à Istanbul. Il a enfoui sous une de ses pierres un secret. Quel est-il ? Bien évidemment, nous ne le saurons qu'à la fin du roman...

Le 1er chapitre fait un bon en arrière de 60 ans, Sinan, l'architecte en chef de l'empire ottoman, âgé de 85 ans, est appelé en pleine nuit auprès du sultan, Mourad III, qui lui montre les corps sans vie de ses 4 frères assassinés pour lesquels il lui commandite une mosquée.

Puis nouveau bond dans le passé, sous le règne de Soliman, cette fois. Nous assistons à l'arrivée rocambolesque de Jahan et de son éléphant blanc, don du shah indien pour le sultan. Nous nous rendons compte au fil de notre lecture que ce jeune homme débrouillard est en fait le narrateur du prologue, et que ses mensonges successifs vont le conduire à faire des rencontres surprenantes, et parfois le mettre dans des situations délicates, en conditionnant toujours son destin.

L'auteure nous invite à une plongée fascinante et multi-sensorielle dans cet Istanbul du XVIème siècle : ville cosmopolite où se côtoient pacifiquement 72 tribus 1/2, toutes de confession différente, ville de premier plan pour l'importance donnée au développement culturel et artistique, le narrateur nous fait visiter les chantiers (mosquées, ponts, palais, aqueducs...), entrer dans les librairies ou l'Observatoire d'Istanbul... On voyage en Italie pour rencontrer Michel-Ange... On s'occupe des animaux de la ménagerie...

Bref, le dépaysement est au rendez-vous, et on apprend une foultitude de choses très intéressantes sur l'architecture ou les superstitions quotidiennes. Ainsi, Sinan laisse délibérément sur les monuments qu'il construit un défaut, visible uniquement pour l'œil expérimenté, car seul Dieu est parfait !
Pour ce qui est des superstitions, il est important d'entrer dans une maison en posant d'abord le pied droit à l'intérieur. Le boulanger grec du quartier fait le meilleur pain de la ville mais mieux vaut ne pas en manger car "ils font un signe de croix sur chaque miche. Une bouchée et tu deviens comme eux." (page 39).

En outre, on rencontre une multitude de personnages, certains très attachants, d'autres intrigants : Sinan, bien sûr, un homme bon et humble, ses apprentis, Nikola, doux et timide, Davoud, sérieux mais impatient, Youssouf, muet et secret, le chef des gitans Balaban truculent et généreux qui sauve la vie de Jahan à plusieurs reprises, la princesse Mirhimah espiègle et délaissée... Mais surtout Chota, l'éléphant, qui partage avec son cornac improvisé une amitié aussi profonde que touchante.

Par contre, arrivée aux trois quarts du livre environ, j'ai ressenti une légère baisse d'intérêt, ayant un peu perdu de vue le secret annoncé par le prologue ainsi que mes repères temporels. Malgré l'indéniable talent de conteur de l'auteure, je n'ai pas été très convaincue par l'explication finale des différents mystères qui jalonnent l'histoire : j'ai trouvé qu'Elif Sharaf cédait à quelques facilités narratives et que les coïncidences étaient un peu trop grosses pour être crédibles !

Malgré ces quelques réserves, j'ai dévoré presque entièrement ce roman foisonnant, généreux et immersif. Et je remercie Babelio et les éditions Flammarion pour cette belle découverte !

Appréciation :

note : 4 sur 5

extrait

Une heure plus tard, ils arrivaient au chantier, Jahan tirant Chota par ses rênes, les Gitans dans leur chariot chantant gaiement.
«Où étais-tu passé ? demanda Sinan, dont le regard allait de l'éléphant aux Gitans.
- Nous avons eu un accident en route. Ces hommes nous ont sauvé, dit Jahan.
- Est-ce que cet animal est ivre ? » dit Sinan en voyant l'éléphant tituber. Il se tourna vers les Gitans. «Eux aussi ?»
L'histoire du tonneau le fit glousser de rire. «Je ne peux pas laisser une bête sôule bâtir une sainte mosquée. Va-t-en et reviens quand il sera dégrisé.
- Oui, maître, dit Jahan, la gorge sèche. Tu es mécontent de moi ? »
Sinan soupira. «Tu as le don de t'accrocher à la vie. C'est une bonne chose. Mais la curiosité pourrait devenir un désavantage si elle n'est pas contrôlée. Nous allons devoir augmenter ton instruction.
(page 146/147)

divers

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L'architecte du sultan d'Elif Shafak

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mercredi 28 janvier 2015

Mon nom est Rouge d'Orhan Pamuk

Mon nom est Rouge d'Orhan Pamuk

Fiche détaillée

 Auteur > Orhan Pamuk
Editeur > Gallimard
Collection > Du monde entier
Genre > roman historique, policier
Date de parution > 1998 pour l'édition originale , 2001 pour la présente édition
Titre original > Benim adim kirmizi
Nombre de pages > 571
Traduction > du turc par Gilles Authier

auteur
(sources : Babelio)

'Orhan Pamuk Ferit Orhan Pamuk, né en 1952 à Istanbul, est un écrivain turc.
Il étudie l'architecture dans une université stambouliote qu'il abandonne pour suivre une formation de journaliste. Son diplôme obtenu, il s'enferme dans l'appartement familial pour se consacrer à l'écriture. Il rédige des nouvelles dont la première sort en 1979.
Invité comme boursier à l'université de Columbia, il passe trois ans à New York entre 1985 et 1988. Pamuk a effectué plusieurs autres longs séjours aux États-Unis en qualité d'auteur invité, notamment à l'université de l'Iowa.
En 1991, Pamuk remporte le prix de la Découverte européenne avec son roman La Maison du silence, paru en 1983 et reçoit le prix Médicis étranger en 2005 pour Neige.
Au début 2005, Orhan Pamuk fait l’objet de menaces et une assignation à comparaître devant les tribunaux, en affirmant l’existence du génocide arménien lors d'un entretien à un journal suisse. Les poursuites sont finalement abandonnées le 22 janvier 2006 sous la pression internationale.
Le jeudi 12 octobre 2006, l'Académie suédoise annonce que le prix Nobel de littérature 2006 est décerné à Orhan Pamuk « qui, à la recherche de l'âme mélancolique de sa ville natale, a trouvé de nouvelles images spirituelles pour le combat et l'entrelacement des cultures » selon le communiqué du Secrétaire perpétuel de l'Académie.
En 2012, La ministre de la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti, lui remet la légion d'honneur. La même année, il reçoit le prix Sonning, la plus grande récompense culturelle au Danemark, attribué par l'université de Copenhague qui distingue un travail en faveur de la culture européenne.
Pamuk est l'auteur notamment de : Mon nom est Rouge, La Vie nouvelle, Le Château blanc et Le Musée de l'innocence.

quatrieme de couverture

Istanbul, en cet hiver 1591, est sous la neige.
Mais un cadavre, le crâne fracassé, nous parle depuis le puits où il a été jeté. Il connaît son assassin, de même que les raisons du meurtre dont il a été victime : un complot contre l'Empire ottoman, sa culture, ses traditions et sa peinture. Car les miniaturistes de l'atelier du Sultan, dont il faisait partie, sont chargés d'illustrer un livre à la manière italienne...
Mon nom est Rouge, roman polyphonique et foisonnant, nous plonge dans l'univers fascinant de l'Empire ottoman de la fin du XVIe siècle, et nous tient en haleine jusqu'à la dernière page par un extraordinaire suspense.
Une subtile réflexion sur la confrontation entre Occident et Orient sous-tend cette trame policière, elle-même doublée d'une intrigue amoureuse, dans un récit parfaitement maîtrisé. Un roman d'une force et d'une qualité rares.

première phrase

" Maintenant, je suis mon cadavre, un mort au fonds d'un puits."

avis personnel

 C'est avec beaucoup d'enthousiasme que j'avais entamé ce livre dont j'ai trouvé le procédé narratif très original et brillant... L'auteur alterne les points de vue d'une vingtaine de personnages et le premier à intervenir est... un cadavre ! Qui connaît l'identité de son meurtrier (sans nous la révéler bien sûr) ainsi que ses motivations...
La galerie des narrateurs est très éclectique puisqu'à côté des personnages en chair et en os  s'expriment des allégories ou des animaux comme la Mort, un chien, un cheval, une pièce et même la couleur qui donne le titre à l'ouvrage...

L'intrigue tourne autour du grand atelier de peinture dirigée par maître Osman dont les quatre plus talentueux miniaturistes participent en secret à l'élaboration d'un manuscrit enluminé, commandité par le sultan sous la direction de l'Oncle. Or, ce livre mystérieux suscite bien des convoitises et des rumeurs selon lesquelles sa composition même, s'inspirant de l'art occidental, le rendrait blasphématoire et sacrilège. En effet, à cette époque, l'art à l'italienne, qui maîtrise la perspective et l'art du portrait, s'oppose diamétralement à l'art oriental qui ne doit représenter les choses qu'à travers la vision de Dieu ! Nous assistons donc à la confrontation de deux traditions artistiques dans un climat de peur et de violences, attisé par le fanatisme religieux...

Le Noir, après avoir été employé comme secrétaire de divers pachas, est chargé d'enquêter sur le meurtre de l'un des miniaturistes. Il revient de 12 années d'exil, provoquées en partie par l'amour interdit qu'il vouait à Shékuré, sa cousine et fille de l'Oncle. Évidemment, quand il la revoit, ses sentiments rejaillissent plus forts que jamais. Mais pour espérer voir sa demande en mariage agréée, il doit au préalable retrouver l'assassin.

L'enquête se double donc d'une quête amoureuse. Et nous voyons défiler entremetteuse, rivaux, lettres secrètes, rendez-vous clandestins...

Pamuk met en scène une civilisation complexe, pleine d'interdits et de tabous, aborde le statut de la femme, la place de la religion, l'aspiration à la liberté artistique menacée par l'obscurantisme.
C'est un livre très érudit, où les protagonistes font appel aux contes et légendes pour étayer leurs propos sur l'art de la miniature.

Si dans la 1ère partie du livre, ce procédé fut extrêmement attrayant et intéressant, je dois avouer qu'il devint ensuite répétitif, entraînant une certaine lassitude chez moi, si bien qu'à la fin je sautai plusieurs passages explicatifs....

Surtout que, parallèlement, l'histoire d'amour, bien que touchante, a du mal à soutenir totalement notre intérêt : Le Noir est un personnage attachant, mais Shékuré devient agaçante avec ses incertitudes et sa manie de jouer sur plusieurs tableaux. Elle semble beaucoup plus opportuniste et moins sincère que son soupirant , mais peut-être que son statut de veuve menacée par un remariage non souhaité et le désir de trouver un père aimant à ses deux fils la rendent excessivement prudente et pragmatique !

Pour conclure, une lecture en demi-teinte, ce roman choral ayant les défauts de ses qualités : l'enthousiasme éprouvé au début par les trouvailles narratives et la richesse des situations s'est ensuite effacé pour les mêmes raisons : une surabondance de détails et d'explications qui finit par noyer l'intérêt du lecteur, rendant l'intrigue un peu pesante... Dommage car certains passages sont vraiment poétiques...

En sortant dans la cour, le froid de la neige m'a rappelé que je n'étais ni un enfant ni un vieillard, mais un homme qui ressent le poids du monde sur ses épaules.
(page 52)

Appréciation :

note : 3 sur 5

 extrait

J'ai sauté sur mes étriers, mais comme un débutant qui monte pour la première fois. Mon cœur battait la chamade, l'émotion me tournait la tête, mes mains ne savaient plus comment tenir les rênes, mais tandis que je serrais mes jambes contre les flancs de ma monture, miracle, celle-ci a semblé hésiter, en quelque sorte, de ma présence d'esprit, et en cavale émérite, s'est avancée comme l'avait indiquée Esther, droit devant tout d'abord, puis à droite.
A ce moment, j'ai senti que j'étais beau, réellement. Oui, je sentais que, comme dans les contes, toutes les filles du quartier m'admiraient derrière les volets de leurs claires-voies, et que j'étais tout près de me jeter à nouveau dans le brasier de l'amour. Était-ce vraiment ce que je souhaitais ? Une rechute, après tant d'années ? Soudain le soleil est apparu et j'ai tressailli.
Où était le grenadier ? était-ce ce petit arbre triste et rabougri  ? oui ! Je me suis tourné un peu sur ma selle. Il y avait bien une fenêtre devant moi, mais vide. Cette enjôleuse d'Esther s'était moquée de moi ! me disais-je déjà...
Mais le volet s'est ouvert, en faisant éclater bruyamment les verrous de glace qui le tenaient fermé, et dans le cadre de guingois de la fenêtre ensoleillée, j'ai vu ma beauté adorée, douze ans après, son beau visage enfin visible à travers les branches alourdies de neige. Ses beaux yeux noirs me regardaient-ils, ou au-delà de moi, vers une autre vie ? Était-elle triste ? souriait-elle ? Ou souriait-elle tristement ? Je n'aurais pas su le dire. Ah, mon cheval, imbécile ! N'écoute pas le galop de mon cœur, et ralentis un peu ton allure ! Je me suis encore une fois retourné sur mes arçons, sans vergogne, afin d'épier langoureusement, jusqu'à ce qu''il se perde derrière le lacis des branches enneigées, ce délicat et fin visage, tout empreint de mystères.
(page 53)

divers

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Ma 45ème participation au challenge de Lynnae -

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le tour du monde en 8 ans

Ce billet est ma 16è participation au challenge d'Helran - cette escale compte pour la Turquie

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lundi 2 juin 2014

La Chronique de Travnik d'Ivo Andrić

La Chronique de Travnik d'Ivo Andrić

Fiche détaillée

  Auteur > Ivo Andrić
Editeur > Belfond
Genre > Classique, historique
Date de parution > 1942 pour l'édition originale , 1997 pour la présente édition
Préface > Paul Garde
Titre original > Travnička hronika
Nombre de pages > 511
Traduction > du serbo-croate par Pascale Delpech

auteur

 

Ivo Andrić
photographie©Stevan Kragujević
Ivo Andrić est né à Travnik en 1892 .
Il prit une part active au mouvement national yougoslave, connut la prison et l'exil. Après une carrière de diplomate, il se consacra à son oeuvre. Avec La Demoiselle et Le Pont sur la Drina, La Chronique de Travnik est considérée comme l'un des romans majeurs des littératures slaves contemporaines. Prix Nobel de littérature en 1961, Andrić fut l'un des personnages clés de son époque et de son pays.
Il est mort à Belgrade en 1975.

quatrieme de couverture

Travnik : une petite bourgade perdue dans les montagnes de Bosnie, que rien ne destinait à entrer dans l'Histoire. Un coin de terre oublié, sous domination ottomane depuis trois siècles, où cohabitent tant bien que mal musulmans, catholiques, juifs et orthodoxes. A la faveur de l'épopée napoléonienne, un diplomate français, Jean Daville, est envoyé à Travnik pour y ouvrir un consulat. Voici le récit de son séjour là-bas - de 1806 à 1814 - l'occasion pour Andric de nous offrir un somptueux tableau de sa terre d'origine au moment où, pour la première fois, elle s'ouvre à l'Occident.
Comment évoquer mieux que lui le "silence bosniaque", "l'indolence turque", le "virus oriental", la rencontre des cultures et des religions, la sensualité et le raffinement alliés à la cruauté et à la violence ? Un monde où tradition et modernité s'affrontent dans une extraordinaire galerie de portraits : les personnages locaux - le vizir et sa cour, les notables bosniaques, le crieur public, le distillateur de rakia; les étrangers, comme la femme du consul d'Autriche, hystérique et fantasque, ou celle du consul de France, travailleuse et posée; les "déclassés", ces Européens vivant dans le Levant, personnages pathétiques et hauts en couleur. Et surtout, le consul solitaire et vieillissant, abandonné par sa capitale, dont les doutes et les désillusions ne sont peut-être pas si étrangers à Andrić, qui écrivit cette chronique, en 1942, dans Belgrade occupé.

Au carrefour du roman historique, du récit intimiste et de la description ethnographique, La Chronique de Travnik est aussi une réflexion - d'une brûlante actualité - sur les méfaits de l'intolérance et des rivalités entre communautés.

première phrase

"Tout au bout du bazar Turc de Travnik, en contrebas de la source ombragée et bruyante du Šumeć, depuis toujours existe le petit café de «Lutva»."

avis personnel

La Chronique de Travnik retrace  la vie quotidienne et les déboires diplomatiques du consul français Daville envoyé en 1806 à Travnik, petite ville de Bosnie alors sous domination ottomane. Il vit son arrivée comme un véritable choc des cultures :  effaré par la brutalité du pouvoir en place et par l'état d'arriération du pays, il se sent complètement dépassé par la complexité des codes protocolaires, et isolé dans ce pays hostile à toute présence étrangère. D'ailleurs, le trajet qui le mène de son ambassade au Konak pour y être présenté au vizir Mehmet pacha s'effectue sous les jurons et les crachats.
C'est donc avec soulagement qu'il apprend l'arrivée prochaine d'un secrétaire, le jeune des Fossés, pour le seconder dans sa mission. Malheureusement, leur caractère se révélant incompatible, Daville devra renoncer au réconfort moral qu'il escomptait de leur collaboration.
En effet, le jeune des Fossés, parfaite incarnation de l'esprit de la Révolution, est toujours parti par monts et par vaux, à se mêler à la population et à s'imprégner de son histoire. Contrairement à Daville, il fait montre d'ouverture d'esprit, ne condamne pas l'immobilisme du pays mais cherche à en comprendre les raisons :

L'inébranlable des Fossés affirmait que ces régions, bien qu'endormies et coupées du monde, n'étaient pas un désert, mais constituaient au contraire un monde varié, intéressant de tous points de vue et pittoresques à sa façon; le peuple était, certes, partagé entre trois confessions, terriblement superstitieux, soumis à la pire administration au monde et de ce fait très en retard et malheureux, mais il était en même temps riche de trésors spirituels, de particularités intéressantes et de coutumes insolites ; en tout cas, cela valait la peine de faire un petit effort... (page 148)

 Daville, désabusé, considère le peuple bosniaque comme arriéré et animé d'une malveillance innée, et se réfugie dans l'écriture d'un  poème épique dédié à Alexandre le Grand pour oublier les nombreux tracas de sa fonction et l'inutilité de ses rapports.

Les jours se suivent, monotones et ennuyeux, dans cette ville isolée du reste du monde de par la volonté même de ses habitants. Réfractaires à l'ouverture de leur pays à l'étranger, les autochtones, qu'ils soient chrétiens comme musulmans, ont sciemment négligé l'entretien des voies de communication : les chrétiens pour décourager les Turcs officiels de venir, les musulmans pour limiter toute influence occidentale.
Malgré tout, quelques échos des événements en Europe parviennent jusqu'aux oreilles des consuls français et autrichien (et par ricochet jusqu'à celles du lecteur) : là, une victoire militaire de Napoléon, là, une rébellion en Serbie, ici, l'assassinat de Selim III à Istanbul.

Durant 8 années, Daville voit défiler 2 consuls autrichiens, 1 secrétaire français, 3 vizirs dont le dernier fait régner la terreur parmi les fonctionnaires et la population, des aventuriers de tout poils qu'il soupçonne d'être des espions stipendiés par l'Autriche...
A chaque destitution de vizir, éclate une révolte de plusieurs jours, fermentant la haine envers les Français : leurs domestiques sont molestés, on refuse de leur vendre de la nourriture, puis tout finit par rentrer dans l'ordre, "comme au lendemain d'une beuverie" (page 191).

Les faits les plus banals de la vie quotidienne s'égrènent sans passion dans cette chronique, à peine dérangés par le tumulte de quelques émeutes, et pourtant, à aucun moment l'intérêt du lecteur ne faiblit, soutenu par les différents points de vue que dresse l'auteur sur cette contrée inhospitalière, aux hivers rudes et glacés, ou les portraits des divers protagonistes.

Le consul autrichien Von Mitterer, envoyé par son pays à Travnik, quelques mois après Daville pour y contrer l'influence de ce dernier, partage les mêmes sentiments que lui vis-à-vis de ce pays, la même mélancolie ; ils s'estiment sans pouvoir se l'avouer, s'épient pour le compte de leur patrie respective, se rendent malade des efforts mesquins qu'ils déploient pour se neutraliser l'un l'autre.
Mais finalement, la solidarité resurgit quand le deuil ou une naissance frappent l'une des familles.
Les scènes avec Anna-Maria, la femme du consul autrichien, sont également drôles : c'est une femme fantasque et nerveusement détraquée, qui se déclare pro-bonapartiste, mettant ainsi dans l'embarras son époux ; elle fait également tourner la tête du jeune des Fossés sans jamais lui céder, désespérée de découvrir chez lui "ses véritables intentions" au lieu de l'" élan platonique et spirituel" qu'elle avait fantasmé...(page 125)
Tandis que Mme Daville, femme pragmatique et dévouée à sa famille et ses 4 enfants, provoque au contraire l'admiration secrète des Bosniaques pour son courage et sa piété.
C'est donc à travers les yeux de ces expatriés que sont dépeints les rapports et la coexistence difficile des différentes communautés de la ville (musulmane, juive, orthodoxe, catholique), qui se vouent un mépris et une méfiance profonds, et s'excluent mutuellement.
Des Fossés donne d'ailleurs une vision prophétique de l'avenir de la Bosnie, dont les habitants sont incapables de construire leur vie commune sur la base de la tolérance, la compréhension et l'estime mutuelles:

 ... un jour ou l'autre la liberté devra bien venir aussi dans ces régions. On sait cependant depuis longtemps qu'il n'est pas suffisant d'acquérir la liberté, mais beaucoup plus important de devenir digne de cette liberté. Sans une éducation plus moderne et des conceptions plus libérales, vous ne gagnerez rien à être libérés du joug ottoman. Au cours des siècles, votre peuple, s'est tellement assimilé à ses oppresseurs que cela ne lui servira pas à grand-chose si les Turcs l'abandonnent vraiment un jour, en lui laissant, en plus de ses propres tares, tous leurs vices : la paresse, l'intolérance, l'esprit de violence et le culte de la force brutale. Ce ne serait pas une libération, en fait, car vous seriez indignes de la liberté et incapables d'en jouir, et, à l'instar des Turcs, vous ne sauriez qu'être asservis ou asservir les autres. Il n'y a pas de doute que votre pays, lui aussi, sera un jour intégré à l'Europe, mais il se pourrait bien qu'il y entre divisé et ployant sous l'héritage de conceptions, d'habitudes et d'instincts qui n'existent plus nulle part ailleurs et qui, tels des spectres, l'empêcheront de se développer normalement et en feront un monstre archaïque, la proie de tous comme il est aujourd'hui celle des Turcs. Pourtant ce peuple ne mérite pas cela.
(page 352)

Au milieu de ces quatre communautés en vit une autre, encore plus méprisée, celle des Levantins, ces Occidentaux déclassés, considérés comme des parias et traités comme tels, "poussière humaine" ballotée entre l'Orient et l'Occident dont ils constituent "le troisième monde où se sont retrouvées toutes les malédictions dues au partage de l'humanité en deux mondes".
Des Fossés est touché par la conversation qu'il a avec l'un de ses représentants, l'obscur médecin Cologna, plein de sagesse et de résignation :

 Oui, Monsieur, vous pouvez comprendre cette vie qui est la nôtre, mais pour vous elle n'est qu'un mauvais rêve. En effet, vous vivez ici, mais vous savez que cela est provisoire et qu'un jour ou l'autre vous retournerez dans votre pays pour y retrouver une vie plus facile et plus digne. Vous vous réveillerez de ce mauvais rêve et vous en libérerez, mais nous pas, jamais, car il est la seule vie que nous ayons.
(page 317-318)

Ce vieillard digne vit dans l'espoir et la conviction que "pas une pensée humaine ne se perd, pas un élan de l'esprit. Nous sommes tous sur le bon chemin, et nous serons surpris lorsque nous nous rencontrerons. Mais nous nous rencontrerons, et nous nous comprendrons tous, où que nous allions maintenant et aussi loin que nous nous égarions. Ce sera une joyeuse rencontre, une surprise grandiose et salvatrice."

Car La Chronique de Travnik n'est pas seulement la fresque d'un monde sombre, étouffant et cruel, c'est également une ode à la tolérance, dans laquelle, au-delà des différences culturelles et des clivages religieux, les hommes se souviennent, parfois, de l'humanité qu'ils ont en partage.
Quand Ibrahim pacha, le 2è vizir, est destitué, il laisse tomber le masque rigide du protocole pour exprimer toute l'amitié affectueuse qu'il ressent à l'égard d'un Daville éberlué.
De même, le consul français, lorsqu'il se retrouve démuni au moment de repartir pour la France, reçoit l'aide financière du vieux juif Salomon Atijas, dont la communauté vient pourtant d'être rudement mise à l'amende par le 3è vizir, Ali pacha, un homme cruel et brutal. Il faut dire que Daville a été le seul à s'inquiéter du sort des juifs emprisonnés lors de sa prise de fonction et à user de son influence pour les faire libérer ! D'ailleurs, le vieux Salomon lui exprime sa reconnaissance dans un discours véritablement poignant :

 Monsieur, vous avez vécu plus de sept ans ici parmi nous et vous avez pendant tout ce temps montré pour nous de l'attention comme ne l'avaient jamais fait ni les Turcs ni aucun autre étranger. Vous nous avez traités en êtres humains, sans nous distinguer des autres gens. Peut-être ne savez-vous pas vous-mêmes quelle bonté vous nous avez prodiguée. Maintenant, vous partez. Votre empereur a été contraint de céder devant des ennemis plus puissants. Votre pays connaît des événements tragiques et de grands bouleversements. Mais votre patrie est un pays noble et puissant pour lequel les choses ne peuvent que bien se terminer.  Vous aussi vous y trouverez votre chemin. C'est nous qui sommes à plaindre, nous qui restons ici, cette poignée de juifs séphardims de Travnik dont les deux tiers sont des Atijas, car vous avez été une source de lumière pour nos yeux. Vous avez vu la vie que nous menons, et vous nous avez fait tout le bien qu'un homme peut faire à un autre homme. Mais on attend de celui qui fait le bien qu'il en fasse toujours plus. Aussi, nous nous permettons de vous faire encore une demande : soyez notre témoin dans cet Occident d'où nous sommes nous aussi venus et qui devrait savoir ce que l'on a fait de nous. En effet, il me semble que si nous savions que quelqu'un n'ignore pas et admet que nous ne sommes ni tels que nous semblons être, ni faits pour la vie que nous menons ici, il nous serait plus facile de supporter tout ce que nous devons supporter.
(page 499-500)

Pour conclure, cette lecture a été dense et ardue. J'ai avancé lentement dans cette histoire où il ne se passe grand chose, mais paradoxalement, je l'ai trouvée passionnante et très instructive. C'est une fresque chaotique et grandiose, préfigurant le destin tragique de ce pays où les 4 communautés condamnées à vivre ensemble semblent irréconciliables. Certains passages, où l'auteur laisse parler tout son humanisme, sont véritablement bouleversants.
Je me rends compte que j'avais encore plein de choses à dire sur ce roman, tant pis ! En tout cas, je remercie BouQuiNeTTe pour l'organisation de ce challenge sans lequel je n'aurais  jamais pensé à emprunter ce livre à ma médiathèque !   

                                                                              Appréciation :                                                                                

note : 4 sur 5                                                                                            

extrait

Les lèvres de la jeune fille - rouge pâle, étranges, puissantes et parfaitement identiques l'une à l'autre - s'étirèrent lentement à leurs extrémités en ébauchant un sourire implorant et chagrin, mais la jeune fille baissa aussitôt la tête et se serra contre lui, muette et docile comme l'herbe et la branche. «Végétale...», pensa-t-il encore une fois, mais ce qui ployait contre lui était une créature humaine, une femme attendrie jusqu'à la douleur, avec une âme qui hésitait encore, mais se résignait déjà à céder et à se perdre. Les bras pendants et impuissants, la bouche entrouverte et les yeux mi-clos, elle semblait défaillir. Au-dessus de lui, autour de lui, elle se pâmait d'amour, de la volupté que l'amour promet et de l'efroi qui l'accompagne ici comme une ombre. Ployée, fauchée, terrassée, elle offrait l'image de la soumission totale, de l'impuissance, de la défaite et du désespoir, mais aussi d'une grandeur insoupçonnée. Le jeune homme fut emporté par l'ardeur de son sang, par un sentiment de grand bonheur et d'un triomphe irrésistible. Des horizons infinis s'allumaient et s'éteignaient en lui, comme des étincelles. Oui, c'était cela ! Il avait toujours pressenti et si souvent affirmé que ce pays pauvre, austère et abandonné était en fait riche et somptueux. Voilà qu'une de ces splendeurs cachées se révélait.
(page 222)

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